Le Réseau des AMAP Haut-Normand a souhaité recueillir des témoignages de paysans maraîchers, éleveurs, arboriculteurs, apiculteurs de Seine Maritime et de l’Eure, sur les conséquences de l’été exceptionnel qui vient de s’achever.
Tous décrivent un été difficile, “fatiguant, déstabilisant, avec des problèmes de production, d’implantation des cultures (semis retardés, éparses…)”, comme nous l’expliquent Inès Derrien et Véronique Frimigacci (GAEC des Ecureuils, Authevernes, 27). “Les activités estivales, déjà denses, ont été intensifiées par des conditions de sécheresse inédites”, confirment Astrid et Pierre Le Rolland de la Ferme de la Hulotte (76). “Pas abattus, mais éprouvés quand même, ils rappellent qu’il faut “continuer, malgré les efforts de sauvetage de production infructueux de cet été, les pertes et le manque à gagner associés : nous n’avons pas le choix que de continuer à faire ce que nous avons toujours fait, c’est à dire nourrir des familles dans des conditions de proximité avec le producteur et de préservation de la qualité des ressources”. À l’impact direct de la chaleur et de la sécheresse, s’ajoutent mille et une problématiques d’adaptation, de logistique… En termes d’horaires de travail par exemple : “On a l’habitude de modifier nos horaires de travail l’été, mais à partir de 10 heures il faisait déjà super chaud”, raconte Thibaut Segura (La Ferme du Calumet, Bardouville, 76)… Sans oublier une augmentation “significative” des ravageurs et des prédateurs ( acariens, altises, campagnols, sangliers, renards, etc.), eux aussi confrontés à des enjeux de survie !
Fatigue physique et mentale…
La succession des canicules de l’été 2026 a bien évidemment laissé des traces. Une saison “compliquée”, “dure et épuisante physiquement : une fatigue intense”, expose Pascal Hénache de la Ferme de la Cavée, à Sommery (76). “C’est passé à peu près, mais dans la douleur” euphémise Marine Crochet de la Ferme de Perduville (AMAP de Buchy, Bosc-Mesnil, 76). Mais l’épuisement n’est pas que physique, comme nous le confirme cette dernière qui se dit “usée, fatiguée, et un peu démotivée, mais pas déprimée non plus. Un coup de mou !” “Bien que le corps ait récupéré depuis les conditions de chaleur intenses, il subsiste une fatigue corporelle dans le temps, ajoutent Astrid et Pierre Le Rolland depuis la Pointe de Caux. Nous avons conscience qu’il nous faut établir une réorganisation en interne d’une part, et collectivement via l’entraide avec les collègues d’autre part, pour faire face à de nouvelles conditions de sécheresse dans les années à venir.”
“Dans l’ensemble, le moral, ça va pour l’instant, nous rassure le duo Inès Derrien et Véronique Frimigacci, nous pouvons nous soutenir à deux. À partir des pluies de fin août, début septembre, nous avons pu souffler, tout comme les plantes. Nous croisons les doigts pour que nos productions d’hiver soient correctes”…
… et fatigue dans les champs !
Car Inès et Véronique anticipent déjà une “production faible ou irrégulière, avec des incertitudes sur la quantité de légumes pour l’hiver.” À la Ferme de la Hulotte, on prévoit “des pertes et un manque à gagner pour 6 à 8 légumes produits”. Idem du côté de Montreuil en Caux (76) où Guillaume Bled et Isabelle Delaponte, décrivent “une baisse de rendement sur les légumes d’été, mais aussi des poireaux, céleris, salades d'automne…” “Certaines productions n’ont pas fonctionné, les salades ont grillé, les bouquets de tomates aussi, certains fruits ont pris des coups de soleil, les poireaux n’ont pas bien poussé ou pris du retard, les carottes sont petites…” relate Thibaut Segura. “Malgré de beaux légumes d’été, explique Pascal Hénache, les légumes d’hiver vont être rares… Qu’allons nous proposer cet hiver ? Avec l’échec des choux, carottes, radis d’hiver etc., ça va être très compliqué de remplir les paniers…” “On n’a pas fini de subir cette canicule, résume Aurélie Bousselaire, des Jardins de Chloé (27), ça va impacter notre chiffre d'affaires de 2027. On vient de se rendre compte que tous les radis noirs aussi sont morts, ils sont tous creux”.
“La récolte s’annonce… pas terrible. À cause de la canicule, mais aussi d’un printemps peu favorable à la pollinisation”, rapporte Emmanuel Drique du Verger d’Angèle (Bézu-Saint-Éloi, 27), qui promet en revanche des pommes très sucrées. Suivant les cas, les répercussions de cet été se mesureront à court, moyen et/ou long termes… “Pour l’apiculture, les conséquences sont que certains miels de fleurs seront difficiles à produire, car elles ne donnent pas de nectars” prévoit Joseph Pavot (Amap de Cléon, 76).
Et aussi dans l’élevage
“La première semaine de canicule, j’ai eu un arrêt quasi total de la ponte : les poules ont subi un stress, puis c’est reparti, elles se sont habituées à la chaleur, comme nous, raconte Quentin Baudouin (Les Cocottes de Diane, Écardenville-Sur-Eure, 27). Et j’ai quand même eu de plus petits œufs. Les animaux ont moins mangé, c’est la première fois que je vois ça. Mes poulets étaient beaucoup plus maigres, avec une perte de 300g à 350g de viande en moins par poulet. En revanche, les poussins qui ont besoin de beaucoup de chaleur dans les premiers jours, eux ont vécu leur meilleure vie ! La sécheresse a aussi fait beaucoup peiner les animaux sauvages, qui cherchaient de l’eau et de la nourriture constamment, sept renards rôdaient autour de la ferme jours et nuits”.
“Au mois d'août, rien ne poussait, explique David Léger (Ferme du Petit Bois à Esteville, 76). Mais grâce aux haies que j’ai plantées un peu partout, les vaches avaient assez d’ombre et de fraîcheur, donc elles n’ont pas trop souffert, même si elles ont sans doute consommé deux fois plus d’eau”. Celui-ci nous rappelle au passage la diversité des situations, notamment en fonction de la proximité de la mer. Dans le cas de sa ferme en polyculture-élevage, le modèle fait montre d’une vraie résilience et offre des possibilités d’adaptation à la sécheresse, sur les périodes intermédiaires par exemple. Il évoque ainsi diverses stratégies : avoir du foin d’avance, semer des prairies temporaires en intégrant des variétés plus résistantes (trèfle violet, dactyle, luzerne…).
Alexandre Martin, marin pêcheur sur le bateau Le sextant (AMAP Rouen Rive Gauche et Sotteville) n’est pas des plus optimistes : “le poisson se fait rare, les crustacés (notamment le homard) disparaissent de nos côtes… Le changement climatique, mais aussi la crise sur le prix des carburants nous invitent à réfléchir à l’avenir de notre entreprise…”
Et les AMAP dans tout ça ?
Le rôle des AMAP, tant en termes de soutien que de recherche de solutions, n’en est que plus crucial pour soutenir nos paysans, alors que notre modèle demeure fragile et soumis, inévitablement, à des fluctuations : nombre d’amapiens, engagement dans la durée…
Guillaume Bled et Isabelle Delaponte se disent “un peu découragés par une baisse importante des personnes engagées dans les AMAP. Une amapienne s’est plainte début juillet car elle n’avait pas de tomates dans les paniers ! Dans une autre, certains ne viennent pas chercher le panier ou arrêtent sans rien dire. Ce n’est pas à cela que nous nous attendons dans ce genre d’associations !” Tous deux remarquent par ailleurs que “beaucoup préfèrent les marchés, qui leur laissent plus de liberté…” Même son de cloche à Val de Reuil (27), où Lucas Vincent (Les légumes de Lucas) ne cache pas son “manque de motivation en voyant le désengagement général des amapiens” tout en se disant “à bout de solutions” alors qu’il faut mettre “toujours plus de moyens et d'énergie pour arriver à la même qualité dans les paniers.” Notre solidarité envers les paysans passera donc par une indispensable “prise de conscience de la situation et des conséquences de la sécheresse sur le coût et la composition des paniers”, comme le rappelle Astrid Le Rolland. Renouveler son engagement est donc déjà une forme de soutien à nos paysans, mais la communication, auprès des amapiens, comme du grand public et des instances politiques, semble aussi plus nécessaire que jamais, pour soutenir “les petites fermes et la transition vers l’agro-écologie”…
